L'île du bout du quai

Par Jacques Prat

en 1961

 

Notre professeur d'allemand à Gautier, Monsieur Grinwald , nous avait un jour dit que pour qu'un homme soit accompli il lui fallait avoir écrit au moins un poème dans sa vie.

A cette époque, ne voulant être en reste ni avec Villon, ni avec Rimbaud, et pour affirmer mon évolution, j'en commis quelques uns.

La pudeur et un certain sens du ridicule ont laissé jaunir les papiers sur lesquels ils étaient griffonnés (et c'est une bonne chose pour la littérature en général et la poésie en particulier).

Cependant, frisant l'indécence, je vous en livre un que j'ai du relire une fois ou deux depuis, non par délire narcissique mais parce qu'il éveillait en moi des atmosphères que j'aimais me remémorer :

Une eau calme et dormante,

Un soleil doux et chaud,

Quelque naïade indécente,

Quelques rayons sur son maillot,

Des chaises longues endormies,

Un parasol multicolore,

Un verre glacé de jus de fruit,

Et la musique qui endort;

Telle est, l'heure de la sieste venue,

L'atmosphère qui règne là-bas,

Pleine de calme et d'imprévu,

A la piscine du RUA.

Pas de quoi tomber en catalepsie (j'avais prévenu), il n'apporte rien à la poésie contemporaine et ne laissera aucune trace dans les annales littéraires, c'est un simple témoignage, comme un croquis "vite fait" sur un coin de nappe en papier, gratté par inadvertance.

Cependant pour moi, il évoque un temps et un lieu.

En ce temps là, entre deux rives que nous pensions être d'un même pays, au bout d'un quai brûlant, il y avait une île de fraîcheur : la piscine du RUA.

C'est vrai qu'on s'y sentait bien au RUA, allongé sur ces blocs brûlants , à écouter le ressac qui couvrait la rumeur de la ville toute proche. 

Ilot de répit dans ces temps angoissants et mouvementés, il m'a peut être permis de ne pas désespérer trop jeune.

Gerard Bernard descendait du Télemly, récupérait Claude Rosello du côté de la rue Danton (à moins que ce ne soit de l'Abbé de l'Epée) et moi venant du "Champ de manœuvre" je les rejoignais par la rue Bel Air, la rue Hoche et la rue Michelet. 

Nous nous donnions rendez-vous vers 14h devant chez "Daboussi" (magasin de fringues "sport" connu des "pointers") qui (fait du hasard…) faisait face au Lycée Delacroix (au cas où...). 

A moins que nous n'y venions ensemble directement depuis Gautier les jours de grande chaleur, où le "taper Cao" correspondait à une réaction de survie (sauf pour Claude qui avait aussi pris espagnol seconde langue , mais qui, lui, était un élève méritoire...).

Nous descendions par la rue Richelieu, arrivions à l'Agha, puis prenions la rampe Chasseriau. 

En plein "cania", par ces jours de canicule, les semelles des chaussures s'enfonçaient dans le bitume ramolli. Nous traversions le Môle Amiral-Mouchez, comme nous l'aurions fait du Sahara, pour récupérer la barque de "Négro" et enfin accoster au RUA, oasis de fraîcheur

Au guichet nous récupérions le ticket d'entrée , et au passage, lorsque nous étions avec Claude, nous allions saluer le tonton Rosello, le maître des lieux, personnage respecté à la stature imposante, qui savait donner de la voix pour remettre de l'ordre dans les moments de pagaille (avec son chapeau feutre il aurait pu figurer dans une série des "incorruptibles"… plutôt côté Eliot. .).

Puis c'était la fraîcheur du vestiaire (sous les gradins), un coup de pédiluve (symbolique), et le grand plongeon salvateur dans la piscine (sauf les jours où Curtillet s'entraînait et où le "maestro" attendait que le plan d'eau soit étale, avant d'en fendre seul la surface de son sillage olympique).

Très rapidement nous montions sur les blocs qui donnaient sur la pleine mer et depuis lesquels nous exécutions nos acrobatiques plongeons dans la grande bleue (ou que nous pensions acrobatiques...).

Puis la torpeur du début d'après midi s'estompant peu à peu, le petit monde d'en bas (côté piscine) commençait à s'agiter, et nous allions assister aux ébats musclés des parties de volley  à quatre ou six, exécutées souvent pieds nus, sur le ciment brûlant, avec en bruit de fond la sono qui nous "chachachait" qu'une "bande de thons remontaient la rivière…".

C'est beaucoup plus tard revendiquant le fait que j'étais un "maghrébin chrétien d'origine ardéchoise", que j'ai compris que c'étaient ces moments de communion avec le soleil et la mer, en ce temps et en ces lieux, qui m'avaient définitivement enraciné.

Cependant nulle part ailleurs, y compris en Méditerranée, je n'ai depuis retrouvé des sensations comparables. 

La part du mythe perdu, vraisemblablement...

Aix en Provence mardi 7 janvier 2003.

C'était avant qu'il ne se trouve, par hasard et par malheur, un certain après midi, à siroter une bière à la terrasse du "Coq Hardi" où quelqu'un laissa traîner une boite pleine de boulons......, dont un lui traversa la mâchoire. Nous le vîmes beaucoup plus tard, un pudique collier de barbe essayait d'effacer le souvenir de cette déchirure, il parlait avec difficulté, et, à son entrée en classe, il avait rougi sous nos applaudissements, ..l'ambiance à ce moment était moins à la poésie (ô tempora !, ô mores !).  

 

Naïades "séchant" sur les blocs, il s'agit d'Annie Barthélemy-Acier et d'une de ses amies Marie-Thérèse Mizzi (avec l'autorisation d'Annie..)

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Certains après-midi  torrides, il nous est arrivé de sécher les cours d'espagnol pour aller nous rafraîchir au RUA.

 

Caricature de Négro réalisée pour Maurice Faglin par André Cosso.

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.Arrivée à la piscine

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Piscine vue des gradins

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Carte et ticket d'entrée de la piscine du RUA

  

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Photo de René Rosello (avec l'accord de Claude....

          

 

Photo d'une partie de "Béton-Volley"

images/Volley_ret.jpg (28484 octets)

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Pour les "fanas" d'air retro, il s'agissait d'une interprétation de Léo Missir (jusqu'à récemment j'ai cru que c'était de Jacques Hélian..)  "le cha cha cha des thons", que j'ai fini par trouver sur le Web (en accès grand-public) dans sa version originale, ainsi que quelques extraits de compilations plus récentes d'autres interprètes (cf. colonne de droite)

Voici le texte de la chanson, d'une haute portée culturelle...:

Le cha-cha-cha des thons  

Paroles: Jean Belin, Léo Missir. Musique: F.Andreoli, Léo Missir 1958
© 1958 Editions Eddie Barclay

Un' band' de thons remontant la rivière
Pour frayer gaiement, pour frayer gaiement
Un' band' de thons remontant la rivière
S'en allait gaiement, fuyant la mer, la ri lon lère
S'en allait gaiement, fuyant la mer
Le roi des thons, avec sa régulière,
Frétillait gaiement, frétillait gaiement,
En têt' des thons qui r'montaient la rivière,
Pour frayer gaiement, pendant la saison printanière.
C'est l'cha-cha des thons dans la rivière.

{Refrain:}
Cha-cha-cha des thons, cha-cha-cha des thons,
Cha-cha-cha des thons, cha-cha-cha des thons,
Avec un T (comm' crocodile) Cha-cha-cha des thons,
Avec un T.
Cha-cha-cha des thons, cha-cha-cha des thons,
Cha-cha-cha des thons, cha-cha-cha des thons,
Cha-cha-cha des thons, cha-cha-cha des thons,
Avec un T (comm' crocodile). Cha-cha-cha des thons,
Avec un T.

Quand on est thon, c'est pour la vie entière.
Faut s'faire un' raison, faut s'faire un' raison.
Un' têt' de thon, qu'ell' soit dans la rivière
Ou qu'ell' soit sur terr', faut s'la farcir, la ri lon lère.
C'est l'cha-cha des thons sur tout' la terre.

{Refrain}

Branchez vos sonos et écoutez...

1) version originale de Léo Missir sur le site www.peermusic.fr (merci Olivier de m'avoir mis sur le coup)

2)  un extrait chanté par Carlos dans l'album intitulé "Coladeira" sur le site www.e-compil.fr

3) un  extrait chanté par Philippe Corti dans l'album intitulé "un dur, un vrai, un tatoué" sur le site www.alapage.com

 

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