Le Marché Geay

 

 

par Jean-Louis Jacquemin

 

 

L’endroit était agréable et calme, paisible même et le lieu dans son ensemble ne manquait pas de charme.

Il restait très typique de cette atmosphère mi-ville mi-campagne, un peu bonhomme, qui caractérisait les hauteurs d’Alger.

Bus Stop !

Moins important et en retrait que la Robertsau, moins confidentiel et isolé que les 7 merveilles, le Marché Geay qui devint officiellement la « Place Geay » (mais tout le monde gardait l’ancien nom..), était entre les deux stations bien connues des Algérois, la troisième en importance de ces haltes bienvenues sur le cours presque fluvial du Télemly, méandres aménagés où l’on pouvait reprendre sa respiration en retrait du courant principal et souffler quelque peu à l’abri du gros de la circulation .

Il se distinguait aussi des deux autres par son obstination à rester partie intégrante du Boulevard et à se refuser le statut de quartier, comme d’ailleurs celui de marché qu’il ne fut jamais vraiment, sauf pendant la guerre quand on y installa un point de distribution des denrées rationnées .

Les riverains qui habitaient les deux ou trois immeubles qui le bordaient en étaient bien conscients : ils disaient toujours : « J’habite au Télemly » et seuls, finalement, les « wattmen » de nos chers trolleybus annonçaient fièrement « maaaa..rrrché Géé ! » en arrondissant devant la boucherie Baud dans le sifflement des freins électriques, car ils avaient bien conscience que c’était cet arrêt là qui avait donné son nom à la ligne « G ».

L’arrêt en effet était important.

Les abonnés de la ligne G

Il desservait seul, plusieurs quartiers exclusivement résidentiels assez denses qui escaladaient les pentes du Fort l’Empereur, et leur servait d’antichambre commune, de plate-forme ouverte et aérée, de palier intermédiaire avant la descente escarpée à la conquête du Centre-Ville, ou pour se refaire au retour, avant d’attaquer les pentes interminables et les escaliers trop raides qui y donnaient accès.

Et pourtant, en dehors de deux ou trois courses en sortant du Bus , on ne pouvait faire guère plus qu’y passer. Pendant longtemps il n’y eut rien de ce qui retient le passant, ni café, ni square, ni banc public, ni bac à sable pour les gosses, ni vitrine attrayante pour les parents et quand on finit par y installer un semblant de pergola, face au ravin, c’était trop tard, le pli était pris, personne ne s’y arrêta jamais.

Cependant on y passait avec plaisir.

Ras des villes et ras des champs

L’endroit était agréable et calme, paisible même, et le lieu dans son ensemble ne manquait pas de charme. Il restait très typique de cette atmosphère mi-ville, mi-campagne, un peu bonhomme, qui caractérisait les hauteurs d’Alger.

J’aimais beaucoup le traverser dans les années 40, quand j’allais à Daguerre et, un peu plus tard, en allant à Gautier. L’image d’ensemble dégageait une certaine harmonie. L’ombre tutélaire du Fort l’Empereur y ajoutait sa présence rassurante et paradoxalement débonnaire. Cette atmosphère se ressent bien sur la photo panoramique prise dans les années 50 depuis le trottoir de l’institution Ste Elisabeth (cette douillette couveuse de toutes les vertus algéroises !) et elle a peu changé dans le cliché pris dans les années 1980 par Jean-Paul Follacci .

Loin de la rumeur et de l’agitation du Centre, ce havre de paix restait directement ouvert sur la ville et sur le port grâce à son ravin, dégagé et encore vierge.

Aux caprices de la pente

Je longeais par plaisir ce ravin qui à l’époque n’était même pas protégé par une rambarde ni appareillé d’un escalier : Cela faisait délicieusement cambrousse !

De petits « chemins d’usage », tracés par les pieds, dévalaient la pente de plusieurs endroits en serpentant dans la caillasse parsemée d’herbe rare et de maigres buissons. Ils convergeaient comme ils pouvaient pour se raccorder, à droite, aux escaliers de la « rue » Isidore Tachet ou, à gauche, à ceux de la rue de Liège, et rattraper plus bas, au fond du talweg, l’extrémité de la rue de Mulhouse, passeport vers le « trou des Facs » et la rue Michelet.

On voyait des jeunes gens téméraires dégringoler ces pentes en faisant rouler des cailloux, doublant au large, des Fatma précautionneuses et circonspectes, accrochées aux plis de leur haïk, qui posaient leurs babouches avec attention en hésitant longuement, et glissaient parfois, en se répandant en imprécations.

Mauvais plan !

L’îlot central de la placette, ombragé de grands pins, n’était pas encore affublé de son toit-hangar inesthétique et inutile. Fait pour abriter les rares clients du dernier marchand de légumes à s’étaler (le marché était de moins en moins fréquenté), il sonna curieusement son déclin définitif. L’ensemble fut converti en remise assez laide où la ville garait, en plein air ses charrettes et, dans une espèce de cahute, ses outils encombrants. Cet aménagement discutable ôta du charme à cet endroit qui aurait pu être si plaisant, sans réussir, heureusement, à gâcher l’ensemble.

Décollage des premiers Bréguet deux ponts

Longtemps il y eut un terrain vague dans le dernier virage de la rue Alexandre Ribot, au pied des escaliers Pelletan et je me souviens d’y avoir joué, enfant, avec Robert Pons à attraper d’énormes sauterelles vertes (Panphagus elephas) pour les atteler (avec la ficelle à rôti de ma grand-mère !) à des tiroirs de boîtes d’allumettes qu’elles arrivaient parfois à faire décoller de quelques centimètres, à notre plus grande joie.
Il fut remplacé dans les années 50 par un bâtiment assez laid et lourd qui comprenait des garages, bien commodes il est vrai !, et des studios de rapport à l’étage.

Alexandre ou Eugène ?

Les fameux lotissements de la loi Loucheur qui tapissaient toute la colline s’abordaient d’un côté par la rue Alexandre Ribot qui desservait la rue Jean Richepin et la rue Emile Alaux (ainsi que leurs adjacentes) et de l’autre, par les lacets impressionnants de l’Avenue Eugène Etienne, qui desservait comme une patte d’oie, la rue de la Robertsau, la rue Frédéric Mistral, la rue du Dr. Saliège et le haut de la rue Jean Richepin. Elle ouvrait sur la campagne (ou peu s’en faut) par le chemin plus populaire et pittoresque de l’Aïn Zeboudja, parsemé de maisons modestes, de cahutes et de bidonvilles.

Des quartiers sans histoires

C’était des quartiers calmes et bien habités . Le recrutement presque uniquement de fonctionnaires garantissait le bon ton et une certaine discrétion sans tomber dans la convention bourgeoise ni le « m’as-tu-vu » de parvenus qui se stratifiait sur les collines d’El Biar et d’Hydra où l’on trouvait, il est vrai, des résidences superbes dans des environnements de rêve, avec un air et une vue unique.

Le Télemly, ici comme ailleurs, était une vraie frontière : en dessous des immeubles ou des maisons de rapport, au-dessus des villas et plus haut, des résidences dans une végétation qui reprenait ses droits.

Espace-culte

Le marché Geay n’était ni un but de promenade ni une étape fréquentée. C’était vraiment un lieu de passage. A Alger on « allait » à la Robertsau ou aux Sept Merveilles mais on « passait » au Marché Geay. Il est même probable que la majorité des automobilistes qui suivaient le boulevard, le traversaient sans lui prêter vraiment attention.

Pourtant, le marché Geay reste un « espace-culte » de la mémoire d’Alger ancré dans nos subconscients, et je pense que plus d’un lecteur aura un petit coup au cœur et une étrange impression de « déjà vu » en retrouvant dans son œil d’ex conducteur attentif d’automobile, de scooter ou de Puch, l’affiche « Vespa » dans le virage, avec la pergola en premier plan, l’escalier en zigzag à flanc de muraille à gauche, l’épicier juste à côté et les silhouettes familières des villas de la rue Alexandre Ribot trônant en majesté au-dessus de tout cela .

ã . Jean-Louis Jacquemin, Mars 2003

Le "méandre" du marché Geay, boulevard du Télemly.  Sur le plan agrandi, se trouve indiqué par l'oeuil rouge l'emplacement d'où furent prises la photo ci-dessus et celle, ci-dessous, de 1982. On voit également un tracé projeté pour court-circuiter les "méandres".

 

Cliquer sur l'extrait de plan pour l'élargir

 

 

 

  le Gouvernement de Vichy n’ayant pas voulu priver Alger des délices de la « métropole occupée » alors que la libre circulation des marchandises agricoles de « l’intérieur » qui restait prospère, aurait ravitaillé sa population sans problème.

 

 

 

Parmi mes camarades d’école et de lycée, Yves Haurie et François Mora habitaient le premier immeuble à gauche, en arrivant sur la placette qu’on voit sur la grande photo panoramique. Dans le bel immeuble ensoleillé donnant sur le ravin, en face du virage habitait Jean-Pierre Bardelli dont le père était magistrat. Un peu plus loin, habitait Pierre Schaltin, dont j’ai appris avec tristesse qu’il avait disparu prématurément. Robert Pons habitait rue Camille Pelletan. Quant à Georges Vassiliadis, il habitait quelque part au-dessus de l’avenue Eugène Etienne et déboulait régulièrement au bas de la rampe que l’on voit à gauche de la photo avec un panneau de circulation interdite au-dessus de 3 T qui m’a toujours fait sourire dans cette rue faite sur mesure pour les carrioles.

 

 

 

 

 

 

  Il y avait un marchand de légumes arabe et un épicier en plus de la boucherie ainsi qu’un ou deux artisans dont j’ai oublié le métier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Photo  1982, prise en tournant le dos à Sainte-Elisabeth

 

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Qu’avait-il donc fait ce pauvre Isidore pour qu’on lui colle sa plaque dans ce raidillon lugubre et encaissé que je détestais emprunter.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’était une des promenades préférées de mon grand-père quand nous allions marcher tous les deux, le jeudi, tout en devisant et philosophant et je dois beaucoup à ces instants privilégiés d’ouverture sur le monde et sur la vie où il ne montrait une réalité différente du quotidien très protecteur qui était le mien. Au passage, nous rendions visite au vieux Koscia, son ancien ouvrier, du service vicinal au sympathique «Rouget » et au fidèle Moussouni.

 

 

 

Voir l’écran Camille Pelletan.

 

 

 

 

 

 

  "... la pergola en premier plan, l’escalier en zigzag à flanc de muraille à gauche, l’épicier juste à côté et les silhouettes familières ...". Quel dommage ! La vraie "placette aux pins" est invisible sur la gauche. (carte postale Jomone).

 

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Je remercie Jean-Paul Follacci pour cette carte postale inespérée, petit présent qui m’a beaucoup touché. Fenêtre intacte dans laquelle mon souvenir, tout d’un coup, reprend ses aises : je descends l’escalier…, je sens le métal froid de la rampe glisser le long de mes doigts et les jointures de la rambarde qui m‘accrochent les phalanges au passage… Mon pas résonne lorsque je saute la dernière marche d’un pas vif… Un coup d’œil, à gauche et à droite, sur le carrefour et je traverse. Je suis en retard ce matin… J’ai intérêt à me presser jusqu’à l’école (lire l’écran « En descendant la rue Daguerre »).