Le sac de sable
et autres poèmes de Numidie

Par Héliette Paris




Héliette PARIS a passé son enfance en Algérie, dans une ferme de la Mitidja. Elle s'est imprégnée, à tout jamais, des couleurs, des odeurs, et de l'histoire de cette terre. Ses poèmes sont l'expression de son attachement à l'Afrique du Nord, à ses cultures, sa sensualité, sa complexité humaine. Ils sont l'aboutissement d'une histoire d'amour.

Elle nous a confié (avec l'autorisation de son éditeur) ce poème extrait du recueil qu'elle vient de publier (si vous voulez vous le procurer éditer le bulletin de commande - cf cartouche de fin).

   

LE SAC DE SABLE

 

Elle l'observe.

 

Il est assis en face d'elle dans le métro

Les deux mains posées à plat sur les genoux.

Contre le dossier, il a calé son dos,

Et son visage n'exprime aucun remous.

Il se tient bien droit, la tête légèrement inclinée,

Il se tient ainsi, immobile, les yeux baissés.

 

Pour échapper à la foule, autour de lui pressée ?

Pour éviter l'impudeur des publicités sur le quai ?

Ou pour un voyage intérieur, qu'il peut s'offrir ainsi

A la faveur de ce long trajet depuis la Porte d'Italie ?

 

Les autres aussi ne se regardent pas.

Ces femmes habillées avec soin, tout à leurs appas.

Ces hommes dans leur costume impeccable,

Fatigués d'une exigence implacable.

Ce jeune noir qui se balance au son d'un CD

Comme pour échapper à cette réalité.

 

Ils ne se regardent pas pour économiser leurs énergies.

Ils sont fatigués de faire semblant d'aimer la vie

D'être les meilleurs, d'être ce qu'il faut être,

Dans cette société de clichés, de paraître,

D'informations vomies à l'infini

Qui n' apporte aucun répit

Et génère l'angoisse, le malaise d'exister,

Sans qu'ils ne puissent s'expliquer

Pourquoi ils ressentent tant de dégoût,

Puisque, dans le fond, ils ont tout.

 

Ils sont nantis même au chômage,

Même dans les banlieues dites en marge.

Les uns ont leur développement de carrière,

Leur voiture, leur télé, leur femme, dont ils sont fiers.

Les autres, les indemnités, la sécurité sociale,

Et les auto-radios à voler la nuit, dans de folles cavales,

Pour se payer un blouson de cuir,

Pour se prouver qu'ils peuvent éblouir.

 

Ils ne se parlent pas, parce qu'ils ne savent plus quoi dire.

Ils ne savent même plus se sourire.

Ils sont saturés de ces mots, de ces myriades de mots,

Dont les abreuvent la télé, la radio,

L'internet, la pub, les images.

Alors ils ont essayé d'autres langages,

Le verlan, les tags, la drogue,

Le défi, la violence, la mode,

La nouvelle cuisine, les vacances,

Le nouveau roman, et en politique, l'alternance.

 

Elle l'observe.

 

Il est habillé avec soin, mais tout en modération.

Il porte un vieux veston, un peu chaud pour la saison.

Un pantalon gris, qu'il retient par une ceinture,

Qu'il a du, au fil des ans, mettre à sa mesure.

Et qu'il a encore resserrée en faisant un trou nouveau

En s'aidant de la pointe d'un ciseau, ou d'un couteau.

 

Il a mis une chemise blanche, élimée au col et aux poignées

A force d'être lavée et relavée ,

En frottant bien le linge entre les deux poings fermés.

Il a du la faire sécher, suspendue au-dessus du lavabo,

Dans la chambre qu' il partage avec un autre arabe, pour le repos ,

Ou un ouvrier portugais, maçon comme lui,

Avec le même souci d'hygiène que lui ,

Parce que leur mère le leur a appris,

Parce que Dieu l'exige.

 

Elle l'observe, et se demande où il va ainsi.

Sans doute ne sort-il pas pour visiter Paris,

Ni même visiter quelque ami.

II ne connaît pas la distraction,

Hors de son travail, point de récréation.

Pour être sûr de garder sa place,

Pour économiser l'argent si fugace.

Et dans ses quelques moments de repos,

II pense à son enfance, aux grands espaces,

A la rudesse de la montagne,

Et au ciel bleu, qui claque comme un drapeau.

Il est rasé de près ; avec une fine moustache, soigneusement taillée.

 

Il a des lèvres charnues, bien dessinées,

Comme celles de Juba II, son lointain ancêtre.

Mais qui pourrait en lui encore se reconnaître ?

Sa moustache, il y tient ; c'est son signe de distinction,

Son côté "mode" à lui, sa marque de virilité, comme une affirmation.

 

Il n'y a plus de femmes autour de lui.

Sa mère est morte là-bas, dans le douar.

Il n'a pu s'y rendre à temps ; il l'a su trop tard.

Ils l'ont enterrée dans le petit cimetière, bien accroché

Aux flancs de la montagne, près du champ des oliviers.

A même la terre, sans inscription sur une pierre,

Comme le grand Ibn Seoud d'Arabie, dans sa demeure dernière,

A égalité devant Dieu, dans la nudité de la glaise.

A égalité dans les amours de braise.

Sa femme est retournée chez ses parents ;

Pour assumer son devoir d'enfant.

Ils sont devenus vieux, et n'ont plus la force d'allumer le kanoun,

Le soir, pour faire cuire la chorba, et fermer la guitoune.

Et sa fille s'est mariée à un roumi ; elle ne l'invite jamais.

II ne s'en plaint pas. Il comprend sa pudeur, face à sa pauvreté.

 

Elle l'observe discrètement,

Pour ne pas le gêner.

Elle observe chaque détail des vêtements,

De son visage, chaque trait.

Elle observe sa respiration,

Elle l'observe avec émotion,

Et son cœur peu à peu se remplit de tendresse.

 

Il ressemble à Saïd, le fils de Radoudja.

Saïd, c'était le métayer de son père, là-bas.

Elle se souvient de Saïd qui la conduisait à l'école, le matin.

Dès qu'ils avaient quitté le chemin,

Elle lui demandait de lui laisser conduire le cheval.

Il acceptait en riant, et abandonnait son air martial.

Alors elle prenait les guides, se dressait contre le garde-boue,

Et invectivait l'animal en criant tout son soûl :

Hue Charly ! Hue, vas-y ! Avance !

Et Saïd s'étonnait toujours de tant de pétulance.

Et ainsi pendant un moment, elle poussait la bête au galop,

Enivrée par la vitesse, et le bruit des sabots.

Puis Saïd remettait le cheval au trot.

 

Ils continuaient, tous deux, vers le village,

Avec des allures d'enfants sages.

Ils restaient ainsi en silence, complices de cet instant interdit,

A déguster la ballade matinale, dans un décor d'une beauté infinie.

 

De chaque côté de la route, les orangers alignaient leur masse sombre.

Et la Mitidja, tout autour, chantait de ses rigoles d'eau vagabonde,

De ses norias dans les fermes, de sa lumière qui se levait entre les arbres

Avec la promesse de tout envelopper d'une blancheur de marbre.

 

Elle l'observe, et un flot de tendresse et de respect l'envahit.

La tendresse pour être nés tous deux sur cette terre d'Algérie,

Faite de splendeurs, de violences, et d'émotions.

Le respect pour sa dignité d'homme, et son abnégation.

 

C'est un homme exilé, seul, sans argent.

Il est démuni face à un racisme rampant,

Qui par moments l'agrippe à la gorge, et l'anéantit,

A propos des Talibans, ou du dernier massacre dans son pays.

Il se défend comme il peut, puis se tait, puis se dérobe.

Il ne sait quoi répondre à un tel opprobre,

Lui qui a reçu l'immense tendresse de sa mère,

Lui qui craint Dieu plus que son propre père.

 

Elle l'observe, et l'admire,

Elle, que la vie a comblée de toutes sortes de plaisirs.

Elle sait qu'il est immensément riche, et lui ne le sait pas.

Il est riche de sa dignité, de sa pudeur, de sa foi,

Dans ce grand chaos de l'histoire

Qui les ont conduits, l'un l'autre, jusqu'au désespoir.

II est riche, parce qu'il ne doute pas de ce que ses parents lui ont appris

Par l'exemplarité de leur comportement, ignorant le mépris.

 

Il est riche, comme l'était Radoudja

Qui s'occupa d'elle dès ses tous premiers pas.

Radoudja, c'était la grand-mère de tout le monde,

De toute la tribu qui vivait à la ronde.

Mais pour elle Radoudja, c'était sa protection,

Dont on a tant besoin, quand on est enfant.

C'est une femme qui savait donner l'amour absolu,

Dont on est jamais repu.

 

Elle habitait un peu à l'écart des autres, dans un gourbi.

Et quand l'enfant venait se réfugier chez elle, après avoir été punie

Radoudja la gardait, pour la cajoler,

Enfermée dans la pièce qui sentait les couvertures moisies et la fumée.

 

Elle n'avait rien d'autre que la force d'aimer l'enfant

Et la joie d'offrir son visage aux pluies de printemps.

Elle avait cette force immense qui se construit,

Et se façonne dans l'humilité, sans discours, sans bruit.

Cette force qui donne le courage de dire non au plus fort,

Sans même imaginer qu'on puisse se faire du tort.

La force de s'émerveiller pour la saveur de la figue

Parce que Dieu, pour tous, est prodigue.

Cette force au goût d'amande, qu'elle lui avait transmise

Sur cette terre là-bas, et qu'elle avait admise

Comme un cadeau de l'Islam.

 

Un jour un Maître Soufi lui a dit :

"Le Sacré, c'est comme le leste dans la cale d'un bateau".

"Ces sacs de sable qui permettent de ne pas chavirer,

pendant la tempête."

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